Entretien entre Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant, L'Humanité, 12 octobre 2007. Extraits.


« Leurs voix, conjuguées, s'étaient élevées, il y a deux ans, pour dénoncer la loi du 23 février 2005 glorifiant le « rôle positif » de la colonisation. [...] Edouard Glissant, poète et philosophe, et Patrick Chamoiseau, écrivain et dramaturge, analysent le recul de civilisation que signe la création d'un ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Co-développement. Une initiative par laquelle, disent-ils, la France trahit son plus grand message historique, « l'exaltation de la liberté pour tous » et, dans une vaine tentative, prétend s'inscrire à contre-courant de l'inévitable et fulgurante créolisation des sociétés et du monde. En dépit des murs, analysent-ils, « le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir ». Dans ce manifeste, dans lequel ils défendent, contre toutes les formes de repli, une conception de l'identité fondée sur la relation, ils appellent toutes les forces humaines à protester « par toutes les formes possibles » contre la création du « mur-ministère ». Rencontre.

Patrick Chamoiseau : Ce qui se passe actuellement dans une démocratie comme la France est consternant, lamentable, effarant. De telles lois trahissent une méconnaissance du monde, des nouvelles lignes de force qui s'y installent, une ignorance de ce qu'est l'identité. Ces gens sont entrés dans un processus mortifère, qui va faire beaucoup de mal à la France. Il est donc fondamental de nous opposer de toutes nos forces [...].

Edouard Glissant : Dans Une nouvelle région du monde, je souligne la nécessité des frontières en ce qu'elles distinguent des natures et des représentations différentes du monde. Le Tout-Monde n'est pas un salmigondis. Il y a des lieux du monde avec leur personnalité, leur originalité. Mais les frontières, ici, distinguent ces différentes natures pour les relier, non pour les séparer. Le texte Quand les murs tombent reprend cette idée, selon laquelle les frontières devraient être considérées comme des lieux de passage, comme de réels passeurs d'identité.

Patrick Chamoiseau : [...] Les mutations actuelles nous mettent face à l'irruption de l'autre, ce qui provoque des processus rétractiles. Ces derniers prennent la forme de l'intégrisme religieux, de la « purification ethnique », ou encore de ce tri génétique qui, s'il peut apparaître, a priori, plus doux, relève, en fait, du même phénomène : l'expression de la peur face à l'irruption du monde. Mais aucun mur ne peut arrêter le monde. Il nous faut désormais penser notre développement personnel et nos développements nationaux dans cette réalité du monde. Cela demande un autre imaginaire. [...] »

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui, L'Humanité, 12 octobre 2007.