Merci d'avoir répondu si nombreux à cette invitation. Je me réjouis de vous accueillir au nom de Galaade. Je ne parlerai pas longtemps car je préfère laisser la place à Catherine Pont-Humbert, que je remercie de s’être plongée au cœur du catalogue de Galaade pour mieux l’appréhender, et d’avoir inventé cette discussion avec Helen Oyeyemi, Manuel Piolat Soleymat et Frédéric Teillard, que je remercie également pour avoir accepté de jouer le jeu de cette soirée.
Alors juste quelques mots avant de vous laisser la parole…

Les années se suivent et ne se ressemblent pas. Les rentrées littéraires non plus. Fort heureusement, j’ai horreur de la routine. Mais celle-ci est quand même un peu particulière. Et pour Galaade, et pour son capitaine.

Certes, nous sommes tous d’accord aujourd’hui pour dire que nous traversons une crise financière qui frappe l’économie tout entière, y compris le marché du livre. Mais rien n’en révèle un désintérêt pour la culture, pour le livre, le seul objet qui n’ait besoin ni d’une mise en service particulière, ni d’une connexion, ni d’un service après-vente, ni même d’une hot line pour lire entre les lignes. Rien ne révèle le désir absolu de s’en défaire à tout prix. Il n’empêche, il nous faut inventer de nouveaux imaginaires, un nouveau rapport au monde. C’est pourquoi, à cette aventure chaque fois renouvelée, et dont les enjeux sont essentiels pour une maison d’édition indépendante comme Galaade, nous lui avons rêvé une forme différente et stimulante, dont le désir demeure.
Mais, au-delà de ce désir, il y a aussi une chose qui perdure et qui parfois épuise : ce sont les tempêtes. Elles sont de tout ordre et, depuis quelques temps, je me fais l’effet d’être le pilote d’un navire capable de traverser les mers les plus déchaînées, chaotiques voire hostiles, mais aussi, dans le même temps, je suis devenue le fantôme d’une « barque haletante et fracassée sur la mer sans étoile… », comme l’écrivait Mireille Havet dans son Journal de 1919. Et chacun sait, depuis Ulysse, qu’« il n’est rien de pire que la mer pour vous abattre un homme, fût-il des plus vigoureux ».

Alors, puisque « Avis de gros temps » il y a, rappelons les fondamentaux. Autrement dit, ce qui perdure et assure avec vous tous la pérennité de ce long et merveilleux voyage qu’est Galaade. D’abord, l’enthousiasme, la cohérence, l’exigence, l’engagement, le code de l’honneur, et l’insoumission. Mais aussi, et c’est essentiel, la reconnaissance.
Jean-Pierre Vernant écrivait, à propos de l’amitié : « Les Grecs disaient déjà qu’il fallait ouvrir quand on venait frapper chez vous, parce que, n’est-ce pas, comment savoir si le vieux clochard qui empuantit alors votre jardin n’est pas en réalité un dieu venu vous visiter pour voir si vous vous sentez bien en dette ? »
Les dieux protecteurs ne suffisent pas ; il est nécessaire de ne pas oublier ce que l’on doit, à qui, et de se recentrer. C’est pourquoi c’est dans cette grande maison de l’Amérique latine que j’ai souhaité revenir. Et je remercie François Vitrani pour son accueil et pour son soutien depuis les débuts de Galaade.

Ici ont eu lieu des rencontres qui ont permis d’ancrer Galaade dans le temps et la pérennité que je lui souhaite : je pense à Jean-Pierre Vernant, à Irvin Yalom et, bien sûr, à quelqu’un qui nous manque tellement, Edouard Glissant.
Il écrivait : « Le Tout-monde est à la fois le limon et la cendre, la libation et l’élévation, la terre et le feu, l’eau et l’air secret. Dans ces éléments sont arborés la pensée humaine, les souffrances des peuples, les luttes et les abandons, ce que tu cries et ce que tu médites. Le Tout-monde est total dans la mesure où nous le rêvons tous ainsi, et sa différence d’avec sa totalité reste que tout est un devenir. »

Aujourd’hui, j’ai désiré vous inviter en cette rencontre autour des auteurs de la rentrée littéraire de Galaade pour dire avant tout l’amitié, la convivialité, le plaisir d’être ensemble, mais aussi pour défendre un catalogue qui se construit pas à pas tel un projet de vie, de rapport au monde, à la fois littéraire et politique.
Tout est imprévu et imprévisible, tout est improbable, mais chaque livre, avec un auteur et un traducteur, en étroite collaboration avec mon équipage, Benoit, Cécile, Romaric, et tous ceux qui, dans l’ombre, me soutiennent au quotidien – je ne donnerai qu’un seul prénom qui constitue pour moi le pilier de Galaade : Justine (merci à Justine et à tous ceux qui, comme toi, me sont nécessaires pour avancer et construire, au fur et à mesure de mes pérégrinations, dans cet itinéraire qu’est Galaade) –, chaque livre que j’ai la chance d’inventer résulte d’un choix et demeure pour moi un espace précis et ludique, de création et de savoir, d’insoumission et d’amitié.

Et je finirai par les remerciements à vous tous, les plus proches comme les moins proches, aux auteurs – et j’ai une pensée émue pour ceux qui nous ont quittés cette année : Bo Carpelan, Edouard Glissant, Arnošt Lustig –, auteurs présents dans cette salle, présents dans mon catalogue, déjà parus ou à paraître, aux traducteurs qui accomplissez, en patience, un vrai travail d’interprétation et d’écriture, aux partenaires, institutionnels, financiers, économiques, commerciaux, à vous tous qui participez à l’élaboration de nos livres et à la consolidation de cette maison d’édition qu’est Galaade, enfin aux lecteurs qui êtes pour nous essentiels, et parmi vous, libraires et journalistes qui êtes souvent nos premiers lecteurs et les passeurs de ce catalogue qui, je le répète, ne peut perdurer s’il ne rencontre pas votre adhésion à tous et ne suscite pas votre curiosité et le désir de le découvrir ou de le redécouvrir, et surtout de le défendre.

Inscrire une maison d'édition dans l'espace et dans le temps, c'est un étrange pari, mais c'est un risque qui en vaut vraiment la peine quand il s'accompagne de celui de faire découvrir un auteur, et de créer autour de rencontres parfois improbables, dans une histoire d’amitié, de confiance et d'amour sans aucun doute.
Tout simplement merci à tous, et à toi de jouer Catherine en compagnie d’Helen Oyeyemi, de Manuel Piolat Soleymat et de Frédéric Teillard...

Maison de l’Amérique latine, 14 septembre 2011.
Rentrée littéraire de Galaade.
Introduction par Emmanuelle Collas, éditeur.