En achevant l’écriture de Naguère en Palestine (Galaade Éditions, 2010), qui traite des collines en voie de disparition autour de Ramallah, je me sentais à la fois confiné par l’étroitesse du territoire cisjordanien et limité par un calendrier qui débute logiquement par la guerre de 1967. Ce livre était centré sur la Cisjordanie, mais le problème palestinien – qui demeure ma préoccupation première – n’est pas né sur ces terres, et sa signification déborde les quatre décennies qui ont suivi 1967.

Les Israéliens ont perfectionné leur art de « l’incertitude permanente », qui consiste à étendre puis contracter l’espace de manœuvre des Palestiniens à travers une politique qui combine dans un ordre imprévisible modification et application sélective des règlements et des contrôles. Au niveau psychologique, cette stratégie a eu pour lourde conséquence d’induire un sens du provisoire perpétuel. Dans le même temps, la prolifération de colonies, rocades et autres barrages routiers a fini par convaincre les occupés du caractère permanent de cette fragmentation, comme si une nouvelle géographie avait réellement été mise en place. Tout en esquivant une résolution politique du conflit et en poursuivant (ou en prétendant poursuivre) les négociations sur les frontières, Israël compte sur cet état d’incertitude pour maintenir la population en état de passivité.

Je voulais m’extraire de ces problématiques. J’avais besoin d’élargir mon cadre de réflexion, à la fois en terme d’espace et de temps. Quand les éditions Galaade m’ont proposé de contribuer à leur série « Auteur de vue », j’ai saisi cette opportunité pour revenir aux origines historiques du conflit israélo-palestinien, avant de me projeter dans le futur pour imaginer ce à quoi notre région pourrait ressembler dans trois décennies. La première partie de ce livre est un essai dans lequel j’explore la manière dont la Déclaration Balfour de 1917 et les termes consécutifs du mandat britannique sur la Palestine ont préparé l’incitation ultérieure au « retour » en Palestine de la diaspora juive. Une fois fondé, l’État juif a nié aux Palestiniens ce droit au retour que ses propres lois garantissaient aux juifs du monde entier.

En m’aventurant dans le futur, j’ai tenté de dépasser le confinement de la Palestine occupée. J’ai voulu me libérer pour penser par-delà les limites de cette réalité actuelle qui s’impose à notre esprit et finit par nous convaincre de son immuabilité. Je me suis ainsi extirpé de ce désespoir politique qui est devenu le lot de la société palestinienne. J’ai reconsidéré notre région en me focalisant sur la partie est-méditerranéenne de la vallée du grand rift, qui s’étend des montagnes du Taurus turques jusqu’à la mer Rouge ; et j’ai imaginé que cette continuité géographique pourrait, un jour, refléter à nouveau l’unité politique qui la caractérisait jadis. La société israélienne doit, elle aussi, échapper aux forces qui l’entraînent vers le désastre. Mais loin de considérer la paix comme une valeur en soi, il semble que les Israéliens pensent pouvoir continuer à récolter ses bienfaits en poursuivant leur politique d’arrangements soi-disant pacifiques avec l’Égypte, la Jordanie et la Palestine. La fin des anciens régimes de ces pays, le discrédit jeté sur les élites avec lesquelles les Israéliens ont ces dernières décennies mis en place des combines lucratives, les convaincraient peut-être de la vanité de cette démarche. Mais pour vouloir vraiment la paix, il faut imaginer ses bienfaits. Il faut que les Israéliens pensent à ce que pourrait être leur vie si l’énergie, les dépenses et les risques qu’ils prennent aujourd’hui pour perpétuer les conditions présentes, étaient réorientés vers la réalisation d’un autre but. J’ai souhaité partager cet effort d’imagination, en espérant que l’on comprenne que le présent n’est pas permanent, et qu’il est possible de penser autrement notre terre et son avenir. J’ai voulu montrer ce qui vaut la peine d’être imaginé, plutôt que m’appesantir sur ce qui est restrictif et abrutissant. Pour qu’une nouvelle réalité soit possible, il faut d’abord pouvoir la concevoir. C’est dans cet esprit que j’ai écrit 2037. Le grand bouleversement.


Le « printemps arabe » est survenu après que j’ai fini la rédaction de ce livre. Des foules de gens se sont mises à manifester contre les régimes autocratiques qui les opprimaient depuis des décennies. Les faits m’ont donné raison. Je n’étais pas seul à rêver l’impossible dans mon bureau, ma volonté de repenser la région était partagée. Un nouvel élément est venu enrichir la tragédie grecque à laquelle ressemblent nos vies. Les autocrates ont gardé leur rang de protagonistes, mais l’élément manquant – le chœur – est entré dans l’histoire pour faire entendre dans toute la région son cri retentissant : « Le peuple veut… ! »

Cette année, le jour de la commémoration de la Nakba, des milliers de Palestiniens dont les parents furent expulsés de Palestine en 1948, ainsi que des Syriens dont les parents furent chassés du plateau du Golan en 1967, ont marché vers la frontière israélo-syrienne. Ils agitaient des drapeaux palestiniens en scandant : « Le peuple veut la libération de la Palestine ! » Quand ils ont atteint les barbelés, les arabes du Golan se sont écriés : « Arrêtez-vous ! Il y a des champs de mines ! Reculez ! Attention aux mines ! »

Mais rien n’aurait pu arrêter ces Palestiniens et ces Syriens – ni les barbelés, ni les mines, ni les armes israéliennes. Après avoir tenté de démonter le grillage à mains nues, ils l’ont escaladé pour passer de l’autre côté. Quand ils ont posé le pied sur le sol du Golan, ceux qui étaient du côté israélien se sont mis à répéter : « Que dieu vous protège ! » Mais aucune mine n’explosa : il n’y en avait pas. Tout le monde était stupéfait. Durant plus de quatre décennies, un simple grillage et une parcelle de terre supposément jonchée de mines avait suffi à dissuader quiconque de percer la frontière. Ceux qui avaient traversé s’exclamèrent : « C’est la libération ! »

En imaginant le monde de 2037, je pensais qu’il ne me serait pas donné de voir de mon vivant les frontières démantelées, ni une quelconque avancée vers ma vision de la vallée du grand rift réunifiée. Depuis le printemps arabe, je n’en suis plus si sûr. Si les peuples veulent la liberté et l’unité, qui peut les arrêter ? Il est trop tôt pour savoir comment les choses vont évoluer, mais aujourd’hui on peut espérer. Pour que le changement soit pacifique, la population israélienne doit prendre conscience de la folie et du danger dans lequel l’entraînent les politiques agressives poursuivies par ses gouvernements successifs, qui se sont toujours arrangés pour refuser les offres de paix de ses voisins et se dresser contre elles. Puisque le chœur manquant vient compléter la distribution dans un rôle majeur, on peut espérer que notre tragédie connaisse, enfin, son dénouement.

(Traduit de l'anglais par Émilie Lacape)

Dernier livre paru : Raja Shehadeh, 2037. Le grand bouleversement, traduction de l’anglais (Palestine) par Émilie Lacape, Galaade Éditions, mai 2011, 128 pages, 10 euros.