"«Je te déclare innocent.» Prononcée à l’occasion d’un échange entre deux amis où chacun se livre au petit jeu des confidences et se délivre du sentiment de culpabilité honteuse qui accompagne certains moments de la vie, la formule passera pour une injonction légère, prononcée pour détendre l’atmosphère. Pas ici. Même si, comme nous l’apprenons vite à la lecture du texte, nous assistons bien au récit d’un échange verbal entre deux amis de plus de cinquante ans. Un échange aussi inédit qu’inattendu.

L’un des deux protagonistes, Robert «Bob» Berger, est chirurgien du cœur. Un praticien de premier plan, infatigable, dévoué corps et âme à son métier. L’autre, Irvin Yalom, est psychiatre, américain, et s’est fait une spécialité depuis plusieurs années d’écrire des romans à suspense et à succès (plus de quatre millions d’exemplaires vendus dans le monde) – ce qui ne signifie nullement dénués de profondeur – sur fond de psychothérapie. Selon les œuvres, celle-ci s’inscrit dans un cadre de groupe (La Méthode Schopenhauer, Galaade 2005), dans un échange individuel (Mensonge sur le divan, Galaade 2006), voire dans un contexte historique (Et Nietzsche a pleuré, Galaade 2007: un roman qui réinvente les prémices de la psychothérapie dans un fructueux échange, aussi fictif que plausible, entre le médecin viennois Breuer et le philosophe du nihilisme).

Berger-Yalom: un demi-siècle d’amitié. Et soudain une révélation de Berger à l’intérieur de ces pages, qui montre que, jusqu’ici, l’essentiel n’avait jamais été dit. Puis, aussitôt après, ces quatre mots de Yalom qui libèrent son ami d’une prison secrète devenue invivable: «Je te déclare innocent.» Poignante, la sentence intervient à la page 70 d’un récit bouleversant, intitulé En plein cœur de la nuit dans sa traduction française. [...] Page 70: la précision pourrait indiquer que la phrase est lâchée au début du livre. Il n’en est rien. Elle tombe à quelques paragraphes du point final, venant clore un cheminement fort long à vivre mais fulgurant à lire. Car En plein cœur de la nuit appartient à cette catégorie de livres «coups de poing» que l’on dévore en une heure et dont on sort transformé…

De quoi est-il question? Robert Berger revient avec son ami sur une anecdote survenue quelques jours plus tôt: un séjour à Caracas, au terme duquel il se retrouve seul dans l’aéroport de la capitale vénézuélienne à attendre son vol. Un lieu à risques quand on est occidental, où les cas d’enlèvements sont fréquents. Dans ce hall, «Bob» croise «un jeune homme vêtu d’un pantalon kaki et d’une chemisette blanche» qui l’aborde «dans un anglais relativement correct», souhaite contrôler ses bagages et lui demande son billet d’avion. Puis son passeport. À cette dernière injonction, un «signal d’alarme» se déclenche dans la tête du chirurgien qui a le sang-froid de se munir de son téléphone cellulaire: «Ceci est un émetteur en liaison directe avec la police», lâche-t-il sans trembler. Et de répéter avec insistance: «Je vais appeler la police», jusqu’à ce que l’autre prenne la fuite. Robert Berger réalise à quoi il a échappé, et le choc de cette vérité où tout aurait pu basculer le pousse à réfléchir sur lui-même: pourquoi le passeport, symbole de ce qu’il est, a-t-il été l’élément déclencheur d’alerte? Et pourquoi cette aspiration chez lui, implacable, à toujours rechercher des situations de vie périlleuses, même lorsqu’elles semblent accidentelles?

La réponse se trouve dans la suite du récit, et dans l’histoire personnelle, très lointaine, de ce personnage attachant que son ami découvre peu à peu. Irvin montre d’abord trop de légèreté, semblant dissuader son interlocuteur de lui dire ce qu’il n’a pas envie d’entendre. Puis il se laisse emporter par la curiosité, la sidération, la commisération, l’attachement. Irvin, le juif américain, découvre l’adolescence de Robert, le juif européen. Une jeunesse en Hongrie, pendant la Shoah, alors que les rues de Budapest sont hantées par les «Nyilas», des milices nazies hongroises qui arrêtent les juifs – ou suspectés de l’être – dans la rue et se livrent sur eux à des actes de torture atroces… À 15 ans, Bob a failli subir un tel sort. Sa survie, il la doit à un acte de sang-froid stupéfiant, mais sacrificiel. Se sauvant, obligé toutefois de laisser d’autres que lui, plus âgés, partir vers une mort certaine précédée de terribles souffrances préalables. On taira ici les circonstances pour ne pas dévoiler ce que le cheminement de la lecture seul permet de comprendre. Mais il reste la question d’une vie, qui hante d’insupportables cauchemars: pouvait-il les sauver? … la sentence d’Irvin Yalom a bien valeur de verdict." – Jean-Yves Dana, La Croix, 10 juin 2010.