AILLEURS ET ICI. Entretien avec Marilyn Yalom
Propos recueillis par Gilles Noussenbaum, Décision santé n°265, mai 2010

« G.N. : Tout commence par la Voie lactée si l'on en croit la mythologie.
M.Y. : On prêtait aux seins d'Héra, la femme de Zeus, le pouvoir de rendre immortel le bébé né mortel qui la têtait. Un jour, Zeus déposa son fils Hercule, né d'une liaison avec la mortelle Alcmène, au sein d'Héra. Mais Hercule but le lait avec une telle vigueur qu'il réveilla Héra. Indignée par la supercherie, elle lui retira son sein. Le lait jaillit dans les cieux en créant la Voie lactée. On y a tiré, si l'on ose dire, un grand nombre d'images et d'interprétations, comme l'archétype de la femme jalouse, ou l'idée du frère de sang opposé au frère de lait. Depuis cette époque, il n'est pas sûr que les opinions aient beaucoup évolué.

[...]

G.N. : Un autre mythe continue d'irriguer notre imaginaire, celui des amazones.

M.Y. : L'amazone, de manière très claire, est le fruit de la peur des hommes. On ne sait toujours rien sur leur existence, réelle ou pas. Rappelons que selon la légende elles coupaient leur sein droit pour bander plus facilement leur arc. Elles illustrent en tout cas dans l'imaginaire des hommes le bon et le mauvais sein. Ici le bon sein nourricier est enlevé dans le seul but de se livrer à des combats meurtriers contre les hommes. Les amazones sont dépeintes comme des monstres qui se sont approprié le rôle de guerrier normalement dévolu aux hommes. Le sein manquant est donc ôté dans le seul but de commettre un acte de violence perpétré contre les hommes.

[...]

G.N. : Y a-t-il un lien entre les amazones et les sorcières ? D'autant que la qualité de sorcière était reconnue sur la présence ou non d'un téton supplémentaire.
M.Y. : Sûrement. En Angleterre et en Ecosse au XVIe et XVIIe siècle, les inquisiteurs recherchaient cette anomalie. Comment comprendre cet abcès de fixation sur le sein tout au long de l'histoire ? Tout simplement parce que cette différence qui saute aux yeux des hommes est investie d'une puissance magique comme les Grecs avec le phallus. Comme le sein retiré de l'amazone, ce téton surnuméraire désigne le monstre. Le sein en moins ou en plus désigne la puissance diabolique. C'est de plus une insulte à la fantaisie de l'homme. [...] »

En librairie : Marilyn Yalom, Le Sein. Une histoire, traduit de l'américain par Dominique Letellier, préface d'Elisabeth Badinter, près d'une centaine d'illustrations, Galaade Editions, 24,90 euros.