« Selon une maxime de La Rochefoucauld, « le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face ». Ce n'est que partiellement exact, nous dit le « conteur-psy » qu'est le célèbre psychiatre Irvin Yalom; c'est sans doute vrai pour le soleil, mais pas pour la mort : «Un regard direct et assuré porte sur la mort, voilà le message de ce livre», prévient-il à propos du Jardin d'Epicure, même si ses amis et collègues lui ont vivement déconseillé d'écrire un tel ouvrage (déprimant, non vendeur, etc.).
Pourquoi Epicure ? Parce que pour ce philosophe –né après la mort de Platon– la philosophie n'a qu'un but pertinent : soulager la souffrance humaine, souffrance dont la cause profonde est en réalité la peur omniprésente de la mort. Yalom fait au passage remarquer que, contrairement au cliché de I'«épicurien», Epicure était en fait concerné par la conquête de la quiétude (ataraxie, du grec «ataraxia», absence de trouble ou de douleur). L'auteur nous entraîne donc dans le jardin d'Epicure, comprenez dans les histoires de ses patients qui ressentent une angoisse insurmontable de la mort, et il promet à ces «terrifiés de la mort» que la consultation de son livre risque de leur être plus utile que l'aide de leur famille, de leurs amis ou de leur Eglise, voire de leur thérapeute... A voir. Ce qui est en tout cas fort intéressant, c'est que l'auteur lui-même approchant de la mort, il analyse son expérience personnelle envers la (sa) mortalité, prenant en compte le fait que l'observateur influence toujours le sujet observé (selon le célèbre principe d'incertitude). Yalom relit Dickens qui écrivait ; «A mesure que j'approche de la fin je décris un cercle qui me rapproche de plus en plus près du commencement [...]. Alors rn 'atteignent au coeur tant de souvenirs qui étaient depuis longtemps endormis. »
Le lecteur peut avoir envie de botter en touche et de se dire que lui, non, ça va de ce côté-là ; hypocondriaque peut-être, mais terrifié par la mort, non, sauf au décours de quelque cauchemar dont le non-analysant se défaussera au matin. Il faut se souvenir pourtant que Hypnos et Thanatos, le sommeil et la mort, étaient frères jumeaux. Et savoir que l'angoisse de mort fluctue au cours de l'existence : les jeunes enfants y sont très sensibles tandis que leurs parents les rassurent avec des scénarios variables. L'angoisse réapparaît avec force au moment de l'adolescence, chacun le sait. Puis l'inquiétude de la mort est remplacée chez l'adulte par deux tâches existentielles : aimer, travailler, comme disait Freud. Apparaît ensuite la crise de la vie (la cinquantaine), sous-tendue par l'angoisse de la mort face à laquelle nombre de méthodes brevetées ont été inventées sous le soleil. Yalom en analyse quelques-unes au fil des histoires qu'il raconte : «Nous nous projetons dans l'avenir de nos enfants, nous devenons riches, célèbres, toujours plus importants; nous élaborons des rituels protecteurs, compulsifs ; ou nous nous forgeons une croyance inébranlable en un sauveur ultime. »
Non, ce n'est pas un livre triste. De là à dire qu'il est gai, ça dépend d'où l'on se situe dans l'échelle des crises de la vie. »

Geneviève Delaisi de Parseval, Libération, octobre 2009